Thursday 22nd April 2021,
FOUDIZE THEATRE

La mort de Regina Nicolas : complicité et hypocrisie?

La mort de Regina Nicolas : complicité et hypocrisie?

La jeune photographe, comédienne, diseuse Régina NICOLAS bien connue sous le pseudo JounLascony a été assassinée de plusieurs coups de poignard par son ex, monsieur Youri Beaubrun, après une crise de jalousie, selon les sources, le mardi 28 avril 2015 en soirée entre 9hres et 10 hres pm. Le drame s’est déroulé à l’entrée ouest de l’hôpital de l’université d’État d’ Haïti, communément appelé Hôpital Général. Le présumé meurtrier a été arrêté après le drame par la Police Nationale d’Haïti. Certains peuvent dire que c’est un fait divers en Haïti. Ce n’est pas la raison qui me motive à écrire cet article. Ma motivation vient des tournures que prend cet acte barbare. Certains parlent de crime passionnel, de rapport de domination des hommes sur les femmes. D’autres appellent à l’évitement des dreadlocks.

 

J’ai fait la connaissance de Régina Nicolas, il y a plus de trois ans. Elle m’avait confié un jour qu’elle était fan de Foudizè et assiste toujours à nos représentations.Elle manifestait son désir même d’y faire partie. Entre Joun et moi, il n’y avait que l’amitié et l’art comme point de connexion, nos seuls complices. Elle était passionnée de la poésie, du jazz, du théâtre. Joun Lascony est d’ailleurs  un nom d’un personnage d’un roman qu’elle écrivait et qu’elle n’aura plus le temps d’achever. Un personnage, selon ses dires, qui souffre de l’incompréhension des autres, de sa famille et qui vit avec les pieds sur terre, la tête dans les nuages.  Régina Nicolas voulait embrasser tout à lafois. C’est cela, sans nul doute, qui l’avait poussée à la photographie depuis un certain temps. Joun croyait dans un avenir meilleur ; la vie ne lui a pas toujours été clémente. Elle subissait l’incompréhension des membres de sa famille et de certains amis. Mais sa force de caractère et sa détermination me surprenaient toujours. Joun Lascony était une femme forte qui surmontait avec beaucoup de courage toutes les vicissitudes de la vie. C’est insupportable de voir sa vie écourtée sous prétexte de crime passionnel.

Selon moi, il ne s’agit pas d’un crime passionnel pour plusieurs raisons. Monsieur Beaubrun parlait à peine dans les espaces publics et dans les bars. Il est difficile de connaitre son opinion, son avis parce qu’il ne parle presque pas et ne fait jamais de commentaires. On pourrait presque croire qu’il est réservé, mais la réalité est peut-être plus complexe. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’un crime passionnel. Il connaissait à peine Joun Lascony. Ils avaient commencé à se fréquenter entre novembre-décembre et elle avait mis fin à la relation en période carnavalesque. Le temps de leur relation, Youri l’a frappée plusieurs fois. Youri est selon moi un refoulé. De l’attitude précitée, Youri pouvait tuer n’importe qui de son entourage ou de ces relations. Peut-être, s’était-il fait une fixation sur Joun? Dieu seul sait. Ce n’est pas un crime passionnel. Le meurtrier connait bien les techniques de tuerie, car il a frappé la jeune fille de plusieurs coups de couteaux dans les endroits sensibles et points vitaux comme la gorge, la nuque et coté cœur. Il l’a frappée pour lui ôter la vie. Son acte était prémédité. Selon les informations recueillies, il aurait juré de la tuer et Joun était au courant de la menace. Pourquoi n’avait-elle pas fait une déposition à la police? Peut-être qu’elle ne le croyait pas capable de concrétiser les menaces? Peut-être était-elle trop naïve pour prendre les menaces au sérieux ? Dieu seul sait.

 

L’assassinat deJoun n’est certainement pas un crime passionnel. Je ne souhaite pas qu’on croit que c’est le fruit uniquement du rapport machiste ou des rapports de domination des hommes sur les femmes, selon certains. De rapports de domination, il en existe dans tous les couples hétéros ou homosexuels. C’est trop facile de résumer son acte aux rapports homme-femmes. Le problème est plus profond. Il s’agit plus d’un problème d’éducation, de formation et du non respect des droits individuels. Une relation amoureuse est comme le cycle de la vie : elle nait, grandit et meurt. Peut-être que le couple vieillirait ensemble, peut-être que la relation s’écourterait en chemin. Dans un cas comme dans l’autre, il arriverait un jour ou l’autre partira, peut-être dans l’au delà ou ailleurs.C’est ainsi. C’est toujours bien de vivre la relation, la nourrir, la fortifier chaque jour. La rupture peut déranger l’ordre des choses, les projets. Cela peut faire souffrir. Mais « l’amour n’est point envieux, il ne fait rien de malhonnête ». Je ne pense vraiment pas que c’est un problème de dreadlocks non plus. Très souvent dans ce pays, les dreadslocks sont victimes de préjugé. J’ai appris, après le drame, que des amis, accompagnant leur copine ont été injuriés parce qu’ils sont dreads. Pourquoi jeter le discrédit sur une catégorie de gens sous prétexte qu’un dread a commis un acte odieux ? Ce drame vient ajouter aux préexistants qui ternissaient l’image des dreadlocks. Dans l’histoire de ce pays, des types de meurtres comme celui-ci avaient-ils été réalisés par desdreads ? Je ne crois surement pas. Inutile de citer des noms, vous les connaissez autant que moi. C’est pourquoi que je dis qu’il est encore trop simple de faire cette correspondance Il est temps que le pays cultive l’espritde tolérance et lutte pour qu’il ne perde pas la mémoire.

 

En effet, Je me souviens après la mort de la présentatrice vedette de Télémax, Ginou Mondesir,on disait plus jamais cela ne se reproduira. Je ne compte plus les violences et meurtres des hommes contre les femmes, des femmes contre les hommes sans exclure des couples homosexuels. Aucune mesure disciplinaire n’a été prise pour dissuader les criminels et aspirants criminels. De plus la société se fait parfois complice des assassins. Au moment de l’assassinat, des passants admiraient la bagarre, d’autres étaient peut-être trop pressés de rentrer chez eux, laissant la fille seule à son bourreau. Un seul geste pourrait la sauver,mais ce ne fut pas le cas. Ce n’est pas un secret que des voleurs utilisent cette « technique de bagarre » pour rançonner les femmes dans certaines zones de Port-au-Prince. Ils tabassent des inconnues se faisant passer pour leur mari ou leur petit ami, les dépouillent aux yeux de tous. Personne ne lève le petit doigt, on reste bouche bée. Parfois, meme informés, les passants gardent une attitude complice. Comment voulez-vous qu’Haïti change avec cette attitude complice ? Vous qui lisez ces lignes, je prête les mots d’Aimé Césaire pour vous dire « gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »Hier c’était Joun, demain serait peut-être un de nôtre… Des mots ??!!

Joun a été l’une de nos bénévoles à l’ occasion de la 8e édition du Festival Interculturel Kont Anba Tonèl du 20 au 30 mars dernier. certaines photos souvenirs du festival portent son empreinte.

 

Un crime qui ne doit pas rester impuni RIP!!!!!!!! « 

Billy Elucien

Metteur en scène Foudizè Théâtre

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About The Author

A propos de l’Association Foudizè Théâtre Foudizè Théâtre est la première compagnie de théâtre à avoir institué un festival de contes en Haïti, notamment à Port-au-Prince en 2009. Après elle d’autres institutions suivent la démarche. Foudizè Théâtre a déjà monté plusieurs spectacles de conte joués en Haïti et à l’étranger et a organisé des causeries et des conférences autour de cet art de la parole avec haïtiens et des étrangers. Créée en juillet 2001, l’association Foudizè Théâtre dont son but principal est de promouvoir, sauvegarder et diffuser les patrimoines et les valeurs tant intellectuels que culturels oriente ses activités autour du théâtre, le conte, de la chorégraphie, de l’écriture dramatique et la formation. C'est ainsi que nous avons mis en place le Festival Interculturel du conte KONT ANBA TONEL en mars 2009 à Port-au-Prince, dans le but de diffuser les contes et les traditions orales, et le souci de s'ouvrir à d’autres cultures. Mais la programmation de Foudizè ne se cantonne pas dans un festival, elle s’étend surtoute l'année : Foudizè organise depuis 7ans la tournée scolaire « Théâtre-Education » dans certaines écoles de la capitale ; tous les trois mois elle propose des Contes dans des sorties programmées avec un nombre de place limitée (réservé aux adhérents) ; Foudizè Théâtre peut ainsi mobiliser ses ressources pour des interventions en bibliothèque, en milieu scolaire. Elle organise des spectacles en salles, balades contées, évènements à thèmes, etc.

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