Thursday 22nd April 2021,
FOUDIZE THEATRE

Témoignage de Françoise Diep sur la 4e edition de « Kont Anba Tonel»

Témoignage de Françoise Diep sur la 4e edition de « Kont Anba Tonel»

« Kont Anba Tonèl »

Festival de contes en Haïti

4e édition

Du 23 mars au 4 avril 2013

Témoignage

 

 

« Le conte, lieu de reconstruction symbolique », c’est le sous titre du festival « Kont Anba Tonèl » auquel j’ai participé trois jours durant en avril dernier. Il n’y a pas un mot de trop dans cette présentation. Elle évoque à la fois les soirées « tire kont », qui rassemblaient autrefois sous la tonnelle toutes les générations, et  le pari que font pour demain les organisateurs de ce festival. « S’il faut qu’on reconstruise Haïti, commençons par la culture », a dit l’écrivain haïtien Frankétienne après le séisme du 12 janvier 2010.  « La littérature, la peinture, la danse, les arts en général ont toujours constitué et constituent encore notre raison d’exister, de vivre, d’espérer » dit Nelio Joseph, administrateur du festival, dans le quotidien haïtien « Le Nouvelliste » du 24 mars 2013.

L’équipe de Foudizé Théâtre, qui organise ce festival, a cinq membres et pas de locaux. Par contre, elle fait preuve d’inventivité, de volonté et de talent, et il en faut dans ce pays marqué à la fois par les colères de la Nature et par l’Histoire. Comme le dit Nelio, « L’Haïti physique s’est effondrée le 12 janvier, mais l’Haïti culturelle reste debout ». Illusion ? Espoir fou ? Voire… Je n’oublierai pas les trois journées passées à leur côté.

D’abord il y a l’accueil si chaleureux de Billy, Nelio, Chelson, Johnny et Dieulifaite. Ils me parlent de la fierté de leurs anciens qui ont chassé les esclavagistes, mais aussi des difficultés de ce pays à se gouverner ; des racines africaines, proches et lointaines à la fois, qui fleurissent dans la religion, les contes, les rites. Ils m’apprennent un embryon de codes de langage et de comportement pour que je puisse entrer en contact avec le public et lui rendre hommage, moi qui ne parle pas le créole : « Tu enlèves les ‘r’ quand tu parles. ‘Bonjour, ça va ?’, c’est « Bonjou ! Koman nou yé ? ». Tout un symbole, on est ensemble dans le présent…

Grâce aux « blocus » -embouteillages monstres et récurrents-, coincée dans la voiture, j’ai le temps de regarder les rues de Port au Prince, la capitale. Je suis consternée de voir les traces du séisme aussi présentes, les tentes, les décombres, les camions de distribution d’eau potable, les magasins sur le trottoir : mais où est passé l’argent de la reconstruction ? En même temps j’admire l’inventivité, l’adaptabilité et le sens esthétique que déploie tout un chacun pour « faire avec » et que tout soit plus beau : le moindre pan de mur est peint de fresques magnifiques et de paroles « porte chance ». Les tap tap, ces taxis collectifs faits de structures métalliques montées à l’arrière de camionnettes pick-up, rivalisent d’inventivité dans la décoration. Les fleurs poussent sur les ruines.

Dans les lieux de spectacle (l’Ecole Nationale des Arts –ENARTS- ; la Fondasyon Konesans ak Libèté –FOKAL- ; la Télévision Nationale d’Haïti –TNH ; l’hôtel Marcellin ; le centre culturel Araka), il n’y a pas une place libre, et le public est jeune. Attention, il y a des séances pour les enfants c’est vrai, Foudizé a d’ailleurs dans ses objectifs une mission pédagogique envers les plus jeunes, mais il rassemble aussi et surtout des ados et de jeunes adultes passionnés et réactifs, ce public qu’on a tant de mal à motiver chez nous, en Europe.

Quand Johnny Zéphyrin raconte le voyage de son héros dans le grand mapou, cet arbre à la dimension magique qu’en Afrique de l’Ouest on nomme fromager ou kapokier, le public est suspendu à ses lèvres. Il vit avec passion le chemin amoureux d’un jeune couple qu’incarne Chelson Ermoza. Il pleure, rit et chante en suivant les aventures de Tipinge de Joujou Turenne… et il m’accompagne avec le même enthousiasme dans les Cévennes quand je conte Louis vendu au diable et la Mamée Jeanne qui oscille entre enfer et paradis.

Après, avant, pendant, il y a la pulsation des tambours qui font battre les cœurs et monter la sève africaine, et ces incroyables « troubadours » dont le nom m’intrigue, moi, l’occitane. Cinq musiciens, percussions, guitare, banjo, maracas et un chanteur, entonnent des chants traditionnels que le public reprend : « Ayiti, Ayiti jolie, Ayiti, Ayiti chérie… ». Ayiti, « la terre des hautes montagnes » en arawak, ceux qui étaient là avant l’arrivée des colons blancs et de leurs esclaves africains… Ayiti meurtrie, Ayiti, perle des Antilles qui a perdu ses forêts et le paie de catastrophiques glissements de terrains, Ayiti exploitée, ravagée, qui continue à exister, espérer…

A midi, on va manger chez une « tantine » qui fait goûter les saveurs locales et serre dans ses bras en fin de repas, et le soir on partage un poulet au bar « 10-traction » le lieu de rassemblement où se retrouvent les amis du festival. On y écoute le compas, une musique syncopée qui fait bouger les hanches, on y parle littérature en lisant les dernières productions des éditions « Bas de page » affichées sur le mur, on y philosophe, on continue d’y parler en poussant sa chaise pour échapper aux flots de la pluie tropicale qui vient d’éclater, parce que la toile de tente qui protège la terrasse a quelques trous…

Pendant la journée, avant les spectacles, il y a les interviews : à la télévision nationale, dans les locaux du Nouvelliste, le plus ancien quotidien d’Haïti fondé en 1848, dans la salle de spectacle. Les journalistes sont jeunes, curieux, leurs questions sont pointues et leurs articles fouillés, passionnants. Ils ne mâchent pas leurs mots sur la situation du pays, les dessins satiriques et le ton général en témoignent. Tous les jours, 48 pages de commentaires et nouvelles, et un poème de Frankétienne parce que la poésie, c’est important, c’est un miroir de la société.

Une question revient comme un refrain : « qu’est ce qui te déplait le plus chez nous ? » Étrange formulation… Trois jours, rien que trois jours c’est trop peu pour émettre un jugement quel qu’il soit ! Bien sûr je n’ai pas vu cet Haïti rural que j’avais imaginé à travers les contes de Mimi Barthélémy l’inspiratrice, la marraine du festival dont les chants et les contes sont sur toutes les lèvres à Port au Prince. J’ai rencontré Mimi pour la première fois en 1985. Elle contait l’oranger magique et Tezen. J’ai suivi ses spectacles et aimé Haïti à travers sa langue, ses contes tragiques, poétiques, drôles, crûs et parfois truculents, ses personnages passionnés, insolents, ses interpellations du public, sa façon physique de conter si différente de chez moi, ses chants, ses affleurements d’Afrique, sa générosité. Je n’ai pas été déçue par ce que j’ai découvert pendant ces trois jours, ceux que j’ai rencontrés lui ressemblent. La terre est meurtrie et les gens aussi, c’est vrai, mais ce qui pousse est beau, et on sent la richesse du terreau sous jacent. Il faut entendre la parole d’Haïti, accueillir ses conteurs de talent, soutenir ce festival qui parle de racines et d’espoir, et puis y aller pour découvrir un pays attachant, vibrant de vie.

En septembre, à Nice, Chelson Ermoza représentera son pays aux jeux de la Francophonie. Pour découvrir Foudizé théatre et le festival https://leconstant.website

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